Par Dr Aissam Chibane

Il est 15 heures, le premier du mois d’octobre, un mois qui me rappelle beaucoup de malheurs. Superstitieux que je suis, hormis l’anniversaire de ma femme que nous célébrons avec joie, les autres jours m’inspirent beaucoup de craintes.
Ebloui par cette journée bien ensoleillée avec un beau ciel bien dégagé, j’exprime mes regrets à un confrère de passer encore toute une matinée sous les lumières aveuglantes des scialytiques, ces phares suspendus au plafond de la salle d’opération qui ne projettent pas d’ombre.
– Que veux-tu mon ami ? J’espère juste avoir la santé pour continuer.
-Pour continuer à t’enfermer dans cette cave ?
-Si ce n’était pas l’amour du métier, penses-tu qu’il restera encore des gens à l’hôpital dans ces conditions de travail ?
-Eh oui ? Rien ne motive qui que ce soit !
-Ce métier est devenu très pénible, au stress des interventions s’ajoutent ces problèmes qui n’ont aucune raison d’être. Peut être juste pour nous boucher les coronaires…
D’un air effrayé, Salim un agent de sécurité s’invite à notre petit cercle, il nous interrompt subitement et dit :
-Mr Ameur est au pavillon des urgences
-Mais depuis quand ? Il a repris ces gardes ?s’interrogeait mon collègue.
-il a fait un malaise ! répondait Salim.
Nous descendîmes au pavillon des urgences et trouvâmes Dr Ameur chaussé, allongé sur un lit en tenue civile, un pantalon marron en velours raillé avec une chemise à carreaux de la même couleur, la chemise déboutonnée faisant découvrir son torse sur lequel des ventouses sont déjà placées et connectées à un électrocardiographe.
Cet instrument déjà en place me fait peur, l’urgence est vitale.
Je desserre sa ceinture et enlève ses chaussures. D’un regard explorateur je cherche sur les visages l’expression de celui qui gère la situation, il y avait deux infirmières et une résidente.
Je la reconnais rapidement, elle était mon interne, son assiduité d’internat me rassura. Elle est en fin de cycle et elle doit maitriser talentueusement.
-Dr Chibane ! C’est un parent à vous ?
-c’est le Dr Ameur, un chirurgien de notre équipe en thoracique, tu peux dire mon Maître !
-Ah, oui je me disais que son visage m’est familier !! J’avais l’habitude de le voir en tenue.
En m’éloignant avec la cardiologue, j’essayais de me renseigner.
-Alors ! Dis-moi …c’est cardiaque apparemment.
-Effectivement, il est en train d’infarcire !! J’ai déjà commencé la thrombolyse, j’ai le regret de t’annoncer que la salle de cathéter à notre niveau est encore une fois en panne ! une angioplastie c’est l’idéal…
-Dis-moi. Que faire ?
-Nous n’avons pas beaucoup de choix, Dr Chibane, la salle la plus proche est au CNMS, tâches de nous ramener une ambulance du SAMU en attendant que la thrombolyse passe, nous avons encore une heure devant nous.
-Et vous penser que nous pouvons l’évacuer dans cet état ?
-Ecoute mon ami, c’est sa seule chance !pourvu qu’il garde cet état hémodynamique, pour le moment, il est stable.
J’appelle le SAMU, on s’efforce de me rassurer :
-le parc est vide actuellement, aussi vite qu’une ambulance rentre, vous l’aurez !
La thrombolyse est en court, de toute façon nous devons attendre qu’elle se termine en attendant le SAMU.
Je reviens au chevet de Mr Ameur et le retrouve entouré de plusieurs personnes : ses résidents, des agents, la salle est à son comble.
Gentiment on les prie de le laisser dans le calme et de quitter la salle, quand subitement un agent de l’administration fait effraction pour réclamer la résidente.
A haute voie, sans aucune retenue, il lui exige d’hospitaliser une patiente qui s’est plaint à la direction.
Elle me regardait désarmée, comme si elle voulait me dire à quel point elle est agacée par ce type. Je l’interpelle dans ma colère à basse voie pour lui expliquer à quel point son silence nous est indispensable dans cette salle où les patients souffrent de leur cœur. Il me regarda d’un air méprisant pour sortir contrarié en disant à la cardiologue :
-je vous attends dehors Dr ! J’espère que vous trouverez une solution pour ce problème !
En tenant la main de Mr Ameur, mon regard est soudé sur celui de la résidente, l’expression de son visage la trahit, sa déception se lit à chaque fois qu’elle tire sur le ruban en papier raturé par le tracé de la machine à ECG.
Son inquiétude bat son plein, de temps à autre, elle déplaçait les ventouses comme si elle voulait avoir un tracé complet de toute la circonférence du cœur.
Elle ne ménageait aucun effort, et gérait son équipe d’infirmières comme un commandant s’accrochant avec acharnement à sauver son bateau d’une tempête dévastatrice.
Mr Ameur à qui la gravité du cas ne peut être qu’évidente, ressentant sa douleur l’écrasant contre le lit, chercha dans sa poche, puis me donna deux téléphones.
-Chips, informes ma femme ! N’oublies pas aussi Hocine, appelle Didinne aussi.

En une fraction de seconde, je passe de l’autre côté, celui du patient, je ne me sens plus médecin, j’encaisse et subit la douleur et je réclame à mon tour de l’attention et le soin. Je fais comme le patient le deuil, le silence face à cette tragédie vaut mieux que mille paroles pour me consoler.
Je cherche un endroit pour me cacher, pour verser mes larmes, pour me décharger de cette boule bloquée dans ma gorge que je n’arrive pas à avaler. Une collègue me suit au pas, en me tenant les mains tendrement. Elle a choisi de me laisser parler, elle savait que nulle parole ne puisse me consoler.
Cette tendresse même à mon insu m’apprend à jamais et grava dans mon cœur, une fois pour toutes, le bénéfice de ces petits gestes pour ceux qui font un deuil.
Apres la troisième ressuscitation, on le transféra en salle de réanimation, gardant une activité cardiaque sous drogues.
Le plus optimiste des cardiologues ne rassure guère personne, il ne peut survivre avec une fraction d’éjection à moins de 20 %, ce n’est pas compatible avec le moindre effort.
En moins d’une demi-heure, le brave cœur a lâché, le tracé plat sur le scope avec un son continu assourdissant retentit dans la salle comme une gifle sur tous les visages. La consternation fait suite à l’angoisse ! La thoracique perd l’un de ses piliers.
Comment annoncer la nouvelle à sa femme qui n’arrête pas de faire des allers retours dans le hall de l’étage, téléphone plaqué contre sa tête affolée.
-Quoi ? Vous dites…ballon contre pulsion ? Ok…j’appelle à l’instant pour voir si ça existe ici en Algérie…
La voyant encore espérer quelque chose, alors que son homme n’est plus…je ressens encore une fois cette boule d’angoisse et essaye d’esquiver le face à face.

Voilà ! De quelle manière a rendu l’âme l’un des pionniers de la chirurgie thoracique en Algérie, celui qui n’a pas cessé d’interpeller les autorités tout au long de sa carrière de la nécessité de restructurer notre système de santé.
Populaire de son état, un vrai fils du peuple, il se confia à ses confrères dans son pays. Il avait confiance mais il savait que comme tout algérien ses chances de s’en tirer sont tributaires de la bonne fonction et la disponibilité des moyens que l’on met à la disposition du médecin.
Ce jour-là, la salle de cathétérisme au plus grand CHU d’Algérie était en panne. Ce jour-là le malheur a encore surgit au mois d’octobre. Le destin a frappé à la porte.