L’audition d’un ministre algérien par l’assemblée nationale française semble réveiller des réflexes que je trouve politiquement contreproductifs et idéologiquement détestables. C’est un déferlement de nationalisme dans sa forme la moins noble -qui s’appellerait, elle, le patriotisme.
L’Algérie n’a-t-elle pas souffert justement de ce nationalisme borné, incantatoire, à la limite du racisme, que ses dirigeants ont instrumentalisé sans vergogne depuis toujours ? Il faut croire que l’inventeur de ce nationalisme-là, Messali Hadj, règne toujours dans les têtes alors qu’il a fait lui-même la preuve que son nationalisme vociférateur et sectaire ne menait nulle part ailleurs qu’à la trahison. Ses héritiers idéologiques (la filiation PPA/FLN est revendiquée par eux) qui tiennent le pays et qui s’intitulent eux-mêmes la « FAMILLE REVOLUTIONNAIRE » (remarquez qu’ils nous laissent la liberté d’entendre le mot famille au sens sicilien du terme), ne peuvent pas aller ailleurs que là où l’ancêtre est allé. À ceux qui semblent découvrir ce double langage des dirigeants algériens -qui vouent aux gémonies l’ancienne « puissance coloniale » en public mais qui détiennent pour nombre d’entre eux la nationalité française, qui possèdent des biens et des comptes en banque garnis en France où leurs enfants étudient et où leurs femmes vont faire leurs emplettes-, rappelons ces faits simples : en juillet-août 1962, le général De Gaulle donna ordre d’ouvrir le barrage électrifié pour laisser entrer l’armée des frontières. À ceux qui lui lui reprochaient d’offrir la voie royale du pouvoir à Benbella et de condamner Benkhedda, De Gaulle a répondu : « Cet homme-là ne nous veut pas de mal. » À l’inverse, De Gaulle détestait Ferhat Abbas qu’il n’aurait voulu pour rien au monde voir à la tête de l’Algérie indépendante. Entre un déclassé inculte et avide de revanche sociale et un bourgeois raffiné, rompu aux joutes politiques et connaissant comme sa poche les arcanes du pouvoir français, le choix du général était bien pesé même s’il semble paradoxal : quand son bréviaire nationaliste ne lui sera plus d’aucun secours, semblait-il dire, le gueux viendra nous manger dans la main parce que son complexe vis-à-vis de nous lui bouche toute perspective autre. Alors que l’autre, le politique confirmé à la culture vaste et ouverte, nous tiendra la dragée haute car il n’a aucun complexe à notre égard et saura toujours regarder ailleurs.
C’est cela le paradigme des « gardiens de chèvres portant une arme » dans leur rapport à la France. Boumédiène lui-même, le nationaliste soi-disant sourcilleux, celui qui dénonçait le Hizb França, avait adressé son dernier message à Giscard d’Estaing -ce nom d’emprunt comme disait De Gaulle : c’était quelques jours avant sa mort, alors qu’il revenait d’Urss.
Nous n’avons pas à réagir par l’hystérie devant la servilité des tenants du pouvoir, et encore moins en prenant à notre compte leur nationalisme de pacotille. Vis-à-vis de la France, nous n’avons aucun complexe à nous faire à partir du moment où nous admettons que nous avons avec elle des rapports très forts que l’Histoire a voulus : nous nous sommes montrés dignes de vivre en hommes libres en payant le prix fort et il n’est pas dans notre conception de l’honneur de marchander le prix du sang et des morts. (Laissons cela à d’autres qui savent faire fructifier la culpabilisation pour la convertir en espèces sonnantes et trébuchantes). Plus de cinq millions d’algériens vivent en France ; beaucoup y sont nés ; beaucoup y ont pris pour femmes des autochtones (E. Todd dit que le taux de couples mixtes algérien/français est le plus élevé toutes communautés étrangères confondues). Bref, il ya le sang versé -c’est le passé- mais il y a aussi le sang mêlé -c’est l’avenir. Alors, n’insultons pas l’avenir, de grâce, et cessons de vouloir une chose et son contraire : dans le débat plusieurs interventions dénoncent le pouvoir « mafieux » tout en demandant à l’armée d’intervenir ! Mais qui donc est au pouvoir ?

Sid-Ahmed Ouadah