«L’ANP c’est l’œuvre des hommes de toute une génération. Il en fait sa chose. Sa chasse gardée. Son instrument. Le mythe par lequel il effraie et dissuade. Il en est le patron, jaloux de tout ce qui la concerne : les mutations, les promotions, les mises à la retraite ou les sanctions. Sa gestion des carrières est tatillonne. Aucune décision n’est prise sans son aval. Méfiant, il a bloqué l’avancement, la formation de grandes unités opérationnelles. Tout ce qui peut inspirer des candidats aux pronunciamientos est écarté. Pas de généraux, surtout pas de généraux ! L’exemple de la Syrie et de l’Irak sont là pour lui rappeler l’équation moyen-orientale (1 général + 1 grande unité = 1 coup d’Etat)».
(C’est l’ancien chef de l’armée, Khaled Nezzar, qui le dit. Voir Le Procès de Paris, éditions Mediane, p. 33). Le Conseil de la révolution semble la politiser. Les chefs de région en sont membres, mais, en fait, ils demeurent écartés du vrai pouvoir qu’il s’est fait tacitement déléguer… puisqu’il est leur chef. Curieuse position que celle de ces hommes politiques auxquels il est interdit de faire de la politique ! Ils mènent une vie de château dans leurs lointaines sinécures : Abdelghani, Chadli Bendjedid (le futur avatar de son système), Saïd Abid, Abdallah Belhouchet, ou encore Mohamed- Salah Yahyaoui. Craignant l’entente des chefs, pour assurer son avantage, il ne fait rien pour combler les lignes de fracture qui se révèlent entre les écoles, les parcours ou les générations. Les animosités, les récriminations des uns contre les autres, souvent étalées au grand jour, assurent son incontournable arbitrage. Il est convaincu que seul Chabou, qui l’a séduit par son sérieux, sa compétence et sa fidélité, est à même de répondre à son attente et qu’il est digne de sa confiance. Mais Chabou n’a pas «la manière». Fort du préjugé dont il bénéficie auprès du «patron», il va droit son chemin pour remplir son cahier des charges. Chabou a une vision moderne de l’armée et envisage son action comme le prolongement naturel de l’entreprise qu’il a commencée en Tunisie. Peu lui importe ce qu’on pense de lui. Il tient pour négligeables les états d’âme des anciens maquisards. Mutés contre leur gré, maintenus dans des grades subalternes, démobilisés à tour de bras, ils ont fini par nourrir contre lui une haine tenace. Certains hauts dignitaires de l’armée, et à leur tête Saïd Abid, ainsi que des officiers de l’entourage de Zbiri, fâchés de la concurrence qui leur est faite, et qui leur obstrue des perspectives alléchantes de carrière, ont introduit d’une façon non fondée leurs doléances personnelles dans un contentieux politique de dimension nationale, sans crainte de discréditer les arguments honorables du chef d’état-major. «On ose à peine imaginer ce qui serait advenu de l’ANP si…» Il est certain que même si l’espace couvert par ces points de suspension avait été rempli, ces officiers mécontents auraient été déçus dans leur attente. Zbiri avait une toute autre vision de l’ANP. Chabou est accusé de préparer son propre lit en favorisant l’entrisme des DAF (déserteurs de l’armée française, à ne pas confondre avec les jeunes officiers arrivés en 1957 et 1958). Chabou, qui recherchait l’efficacité, avait organisé leur arrivée massive après le cessez-le-feu. Khaled Nezzar exclura ces DAF des rangs de l’armée en 1988, y compris, hélas, ceux qui étaient brillants sur le plan technique. La mainmise sur les principaux centres de commandement de ces hommes confortent leurs opposants dans leur certitudes, c’est, selon beaucoup d’anciens maquisards — dont Saïd Abid, surtout Saïd Abid —, la preuve absolue de l’existence d’un complot inspiré par une main étrangère. Oufkir à Rabat, Chabou à Alger seraient «les artisans discrets et patients d’une inéluctable prise du pouvoir, encouragée par les Français, dans cette partie de l’Afrique du Nord». Alors le secrétaire général devient le sujet de toutes les conversations. Dans certains salons où trônent, sur l’acajou des commodes, des casquettes rutilantes, les méchancetés fusent : «son chien qui dévore par jour ce que mangent dix djounoud » ; «sa chasse aux moudjahidine» (La rancœur de ce brave maquisard mis d’office à la retraite (Chaïb Hamed, l’homme qui portait l’uniforme avec la prestance d’un maréchal) — reconverti dans le taxi clandestin — et qui répétait comme un disque rayé : «Chabou el-khabith khalani n’ffroti.» Son épouse étrangère «au courant des dossiers intéressant la Défense nationale» ; «son insistance pour se faire recevoir par Brejnev pendant une mission technique à Moscou», «les dossiers qu’il tient sur certains hauts dignitaires de l’armée» (Chabou — et c’est tout à son honneur malgré les tirs convergents de la calomnie – n’utilisera jamais les dossiers explosifs qu’il possède sur ceux qui déversent sur lui leur fiel). Quand un proche le met en garde lorsque la cacophonie monte crescendo, il ouvre un tiroir et dit en soupirant : «A quoi bon leur répondre ? Cela ne servirait pas l’institution si j’étalais tout ce que j’ai là !» ; «son détour par l’île de Brioni pour un tête-à tête avec Tito, au retour d’un voyage privé en Allemagne». Mais le plus «grave», selon ses détracteurs, c’est le favoritisme systématique dont il fait montre envers «les anciens tricolores». Ils visent, ce disant, non pas les DAF, mais la cohorte des jeunes patriotes venue en 57, 58 et 59, qui ont fait leurs preuves dans tous les djebels d’Algérie. L’œil féroce de la calomnie relustre d’un vernis indélébile des couleurs en vérité bien passées. Des langues vipérines transforment de simples rencontres conviviales d’anciens camarades de régiment en dangereux conciliabules. Devant tant de rumeurs, de flèches empoisonnées, de mensonges, cette catégorie de cadres de l’ANP serre les rangs autour de Chabou, devient un bloc monolithique et tient comme une nécessité vitale la protection du ministre de la Défense. N’aspirant à rien d’autre qu’à servir l’armée de leur pays, ils se rendaient à une évidence démontrée tous les jours : Houari Boumediène était un moderniste décomplexé. Après avoir jeté pendant la guerre de Libération les fondations de l’édifice militaire, il le structurait étage par étage. Ils étaient fiers d’en être, eux, les maîtres d’œuvre et l’armature. Ils trouvaient en lui un chef attentif à leurs soucis, quelques fois non sans humour. «Elevez toujours davantage le niveau de vos hommes, el-kazdir (la ferraille) j’en fais mon affaire !» A Moscou (l’anecdote les charma), Malinovski levant son verre à la santé de son hôte qui buvait de l’eau déclama à la cantonade : «Soyez tous témoins, pour chaque verre de vodka que boira le camarade Boumediène j’offrirai un tank à l’Algérie !» — «Daignez, camarade Malinovski, que je délègue cet honneur au commandant Abdelmoumen, notre attaché militaire ici présent. Mais de grâce, réfléchissez bien avant d’accepter car, en une seule nuit, les dépôts de l’Armée rouge seraient vidés !» rétorqua l’autre. Abdelmoumen, qui faisait semblant de boire de la limonade, demande derechef une bouteille de «smirnoff». Il accepte de leur part ce qu’il n’admet chez personne d’autre : la critique de certaines de ses décisions relatives à l’ANP. Il sait qu’elle part d’un bon sentiment, qu’elle a été formulée dans l’intérêt de l’armée et qu’elle est à mille lieues de la politique. Il ne se formalise pas. Il écoute et corrige le tir quand il est convaincu. Ces «sorties» lui permettent de contrôler, par le ricochet des hommes de terrain, le travail du secrétariat général ou des directions centrales du MDN. Depuis qu’ils ont rejoint l’ALN, en groupes ou en rangs dispersés, ils ont connu toutes les difficultés et subi brimades et humiliations. Ils ont surmonté l’adversité et démontré ce qu’ils étaient en réalité et ce qu’ils étaient capables de faire à la tête de bataillons d’élite. Des centaines d’entre eux sont morts les armes à la main face à l’ennemi. En écrivant ces lignes, mes pensées vont au chahid Youcef Latrèche, transfuge du camp «d’El-Btiha», et aux autres déserteurs de l’armée française qui inscrivirent sur les flancs calcinés du djebel El- Mouadjène (26 avril-3 mai 1958), lors de la bataille de Souk-Ahras, une impérissable page de gloire. (De ceux-là, personne n’en parle). Khaled Nezzar a résumé avec beaucoup de hauteur la nature des sentiments qu’il a inspirés à certains moudjahidine et comment, lui, il a réagi. Chacun de ses camarades auraient pu écrire ces lignes. «Je n’ai jamais prétendu faire descendre un aîné de son socle, pourvu que sa fierté soit celle que le vétéran retire du poids des épreuves passées. Je refuse que la qualité d’ancien autorise la dérision ou pis, la suspicion. Venu tardivement, au gré de certains, j’avais l’ambition de mettre les bouchées doubles, non pour quêter des satisfecit mais pour apporter plus intensivement ma pierre à l’édifice. Je ne céderai jamais devant l’arrogance ou la calomnie, qu’elles s’expriment par des mots directs ou des allusions perfides.» Boumediène engrange, lui, lui qui a laissé dire et quelques fois faire, les dividendes inestimables de la fidélité inconditionnelle à sa personne. L’escadron d’élite qui a été à ses côtés dans les épreuves passées sera plus que jamais présent dans ce qui s’annonce. Ceux parmi les protagonistes des événements qui ont eu lieu en novembre et en décembre 1967, et qui ont témoigné par l’écrit, l’ont fait selon leur propre compréhension des enjeux d’alors. Trop proches sans doute du foyer principal, éblouis par leurs certitudes, ils n’ont pas compris les enjeux de la crise qui a abouti à l’effusion de sang du 14 décembre 1967. Ceux qui ont vu la position de Zbiri comme une tentative d’éliminer les officiers venus de l’armée française qui commençaient à investir les principaux centres de commandement de l’ANP ont fait une lecture erronée de la réalité. Tahar Zbiri n’a jamais considéré les jeunes Algériens déserteurs de l’armée française autrement que comme d’authentiques moudjahidine, dignes de considération et de confiance. Certains d’entre eux, parmi les plus connus, alors que Zbiri, son échec consommé et acculé à l’exil et à l’errance, auront une position exprimée courageusement au péril de leur carrière. C’est Mohamed Boutella qui dira : «L’Algérie a perdu son “Che Guevara”», ou encore Selim Saâdi, lequel protestera véhémentement devant des excès auxquels se livraient des agents trop zélés de la SM. Il interdira que l’école des blindés de Batna, qui dépendait de lui, soit utilisée pour des interrogatoires musclés. C’est Khaled Nezzar, qui, confronté à des actes de pillage de biens de l’ANP par des responsables militaires, aura devant des témoins, qui s’empresseront d’aller le répéter, une réflexion qui lui vaudra les foudres de Chabou : «Tahar Zbiri avait donc raison de s’insurger !» C’est Beka Abdennour qui intercédera pour de nombreux anciens compagnons victimes des grandes purges qui ont suivi le 14 décembre alors que lui-même a eu gravement à pâtir des agissements des partisans de Zbiri. Les reproches faits à Chabou par Zbiri concernaient le SG du MDN, ès qualités, pour sa gestion envahissante et son mépris de la hiérarchie et nullement pour la première partie de sa carrière militaire parce qu’il l’avait commencée dans l’armée française.
7. Le défilé de l’angoisse
1er novembre 1967, le défilé militaire, avenue de l’ALN, va bientôt commencer, mais où est donc le chef d’état-major? Allahoum, le chef du protocole du Président, téléphone sans discontinuer. Tahar Zbiri ne viendra pas. On ne peut plus attendre. Le défilé s’ébranle, conduit par le colonel Abbes. La nervosité des officiels n’échappe pas aux diplomates présents. Il se passe quelque chose d’inhabituel. Boumediène, d’habitude impassible, est blême. On l’entend interroger Merbah : «Où est Saïd Abid ?» Il est intrigué par l’absence du chef de la première Région militaire. «Il est allé s’inquiéter de l’absence de si Tahar», répond Merbah. Merbah, qui a fait son boulot pour sécuriser les lieux, vient juste d’apprendre que les engins qui commencent à défiler sont pourvus en munitions et que Houasnia, le chef du premier bataillon de chars, a fait armer ses canons juste avant de quitter sa caserne. Il en informe aussitôt Boumediène. Le Président ne bronche pas. Il demande encore une fois : «Où est Saïd Abid ?» Saïd Abid qui vient de revenir se rapproche du Président : «Si Tahar est malade.» Boumediène hoche la tête de haut en bas, sans dire un seul mot. Ils sont deux à comprendre – lui et Boumediène – que Zbiri vient d’engager l’épreuve de force. Mais il n’est pas inquiet outre mesure. Il connaît suffisamment Zbiri pour savoir que ce dernier n’est pas homme à faire tirer sur la foule. Les engins du premier bataillon de chars passent dans le fracas des chenilles. Aucune tourelle n’a orienté ses tubes vers la tribune officielle. Boumediène semble perdu dans ses pensées. Malgré la fraîcheur de la matinée, une goutte de sueur perle sur son nez. Il l’essuie du revers de la main. Lorsque les «BTR» arrivent à sa hauteur, il penche le buste vers l’avant, les mains crispées sur le bord du siège, comme s’il voulait plonger ou se lever brusquement. Sitôt le défilé terminé, Saïd Abid se précipite chez Zbiri, au chemin Poirson sur les hauts d’El-Biar. Zbiri n’est plus à son domicile, il s’est retranché auprès des tankistes du premier bataillon de chars casernés au Lido, à la périphérie est d’Alger, qui viennent juste de rentrer de la parade. Il court en informer Boumediène. Le lieutenant Layachi Houasnia, chef du premier bataillon de chars, qui vient de recevoir le chef d’état-major, est un maquisard de la première heure. Il a servi longtemps sous les ordres de Zbiri lorsque ce dernier était le responsable du troisième bataillon de la base de l’Est. C’est ce même Houasnia, qui par l’action qu’il a menée le 11 janvier 1958 contre des unités ennemies en opération dans le djebel El-Ouasta, à quelques kilomètres de la frontière algéro-tunisienne, a provoqué la réplique de l’aviation française contre la ville de Sakiet-Sidi-Youssef. Les cinq prisonniers français que Houasnia a ramenés ont été l’élément passionnel qui a induit une extraordinaire accélération des événements en France et en Algérie. Cette dynamique alimentée en énergie par les vociférations des ultras d’Alger et de leurs lobbies parisiens aboutira, quelques mois plus tard, à la chute de la IVe République. Personne ne doute que cet officier exécutera les ordres de Zbiri quels qu’ils soient. Au ministère de la Défense, Chabou commence fébrilement à préparer des parades, «au cas où…». Saïd Abid, effaré par le remue-ménage qui y règne, rassure tout le monde et demande instamment à Chabou et à Rachid Medouni, chef du génie militaire, qui joue les mouches du coche, de ne pas «jeter encore de l’huile sur le feu» et il ajoute : «Il n’y a aucune conjuration. Il n’y aucun danger. » Si Tahar, selon lui, «a cédé à un accès de colère» et il se fait fort, lui, Saïd Abid, de le ramener chez lui le soir même. Pour Boumediène qui ne s’attendait pas à cette brutale évolution de la situation, le plus urgent est de gagner du temps, pour voir clair autour de lui. Tandis qu’il autorise Saïd Abid à promettre à Zbiri tout ce que ce dernier exigera, il prend quelques précautions… Zbiri, pressé de toutes parts et ayant la garantie des principaux chefs de région pour sa sécurité et pour la mise en œuvre des changements qu’il n’a cessé de demander depuis des mois, quitte ses retranchements et retourne chez lui. Ce n’est pas une retraite sans gloire. Au contraire, il pense qu’il a désormais de son côté les chefs de régions qui comptent : la première qui commande Alger et la troisième la plus importante sur le plan des moyens militaires. Les autres feront ce que décidera la première, à moins de passer de force à travers les défenses de cette dernière, si jamais son chef décidait une action contre le régime. Boumediène sent le vent du boulet. Zbiri a ébranlé le socle sur lequel repose son régime. Il n’est plus sûr de rien. De la première région surtout, malgré les dénégations de son chef. Ce dernier s’est rendu suspect à ses yeux depuis qu’il n’a pas voulu entendre parler d’une mise à l’écart brutale de Zbiri proposée par Medeghri. Bien que la fonction de chef d’état-major de Zbiri est purement nominative, (Boumediène ayant tout fait afin que Zbiri n’ait aucun commandement direct sur les unités opérationnelles), l’homme reste cependant capable de renverser la situation à son profit. Les chefs de bataillon, dans leur majorité, lui vouent de la considération et ils peuvent très bien répondre à son éventuel cri de ralliement et exécuter ses ordres. Sur les plans moral et politique, sa position est inattaquable. Elle lui a valu les adhésions et les sympathies de nombreuses personnalités et d’une grande partie de l’opinion publique. Son prestigieux passé et ses états de service l’autorisent à prétendre corriger «le redressement» du 19 juin. Boumediène sait que les responsables faisant partie de son régime cherchent à se mettre dans les bonnes grâces du chef d’état-major et lui adressent des signaux discrets. Houari Boumediène, au cours de la première décade du mois de novembre 1967, sent le sol se dérober sous ses pieds. Le danger ne vient plus d’un opposant politique réfugié à l’étranger et rappelant son existence par quelques tracts circulant sous le manteau. Il vient du sein même de l’armée, ce mythe qui garantit son pouvoir. Alors Boumediène, pendant que Chabou fait son travail, engage le dialogue avec Zbiri. Le 7 novembre, il se rend personnellement au domicile de ce dernier. La confrontation est houleuse. Boumediène reproche à l’ancien chef de l’Aurès de vouloir faire éclater la cohésion de l’armée. L’autre lui répond : «C’est toi qui l’implique et la compromet ; quant à ma position, dois-je, sous prétexte de discipline, entériner toutes tes décisions ?» et d’ajouter un pour mémoire cinglant : «Lequel d’entre nous n’a pas hésité pour des considérations de pouvoir à entrer en dissidence contre le GPRA, alors que l’Algérie avait encore le couteau sur la gorge ? Lequel de nous n’a pas hésité, en juillet 62, à ordonner, à partir de Bou Saâda, à ses bataillons de s’ouvrir la route d’Alger à coups de «douchka» ?
• Tu étais là-bas, Tahar ?
• Oui, j’y étais, hélas, mais lequel d’entre nous a refusé toute idée de dialogue ou de compromis ?»
C’est un langage de sourds entre les deux colonels. L’un ne voulait voir dans le 19 juin qu’une simple étape ; pour l’autre, c’était déjà un piédestal !… Ils se séparent, l’un ravalant sa colère, l’autre sa déception. Le 17 novembre, une nouvelle entrevue a lieu entre les deux hommes dans la petite villa du Golf, à deux pas de la présidence. Dans le décor spartiate du salon, Boumediène résume sa position : «Tahar, pour moi le tableau n’est pas aussi noir que tu le décris !» L’autre l’interprète ainsi : «Il n’y a donc rien à changer !» Puis Boumediène ajoute, rassurant sur ses intentions : «Je ne suis pas Staline qui a liquidé ses compagnons.» Ce sera la dernière fois que les deux hommes se rencontrent. Les jours s’écoulent et la tension monte. Chacun compte les siens. Boumediène reçoit des rapports inquiétants : les commentaires défaitistes de Djamel C. Belkacem, les paroles ambiguës de Bouteflika, «Si Tahar est un homme de l’Est adopté par les hommes de l’Ouest exactement comme si Boumediène» ; jamais équidistance n’a été aussi clairement formulée. La sentence a répétition de Saïd Abid (servie à Zbiri tous les matins) «Mouss ouahed yadbahna» (notre sort est lié pour le meilleur et le pire) et aussi la conclusion de Draia après l’intermède du Lido : «Si Tahar n’aurait jamais dû s’arrêter en si bon chemin !»L’alerte devient sérieuse quand il apprend qu’un officier, pourtant issu du même terroir que lui, le capitaine Kamel Ouartsi, pour lequel il nourrit de l’estime pour le grand nom qu’il porte et pour ses états de service, a osé le défier en allant haranguer dans l’enceinte même de l’Académie interarmes de Cherchell les chefs de bataillon. Il parodie sans le savoir, celui qu’indignât jadis la présence de Brutus dans la cohorte des assassins : «Toi aussi, mon fils !» Kamel Ouartsi, rejeton d’une vieille famille guelmoise, qui a tant donné à l’Algérie, maquisard de la première heure, avait simplement choisi son camp, selon sa conscience. C’est à partir de ce jour que Boumediène commence à se réfugier, chaque nuit, dans une caserne tenue par des fidèles. Il tient désormais pour suspect le ton lénifiant des rapports de ses services. «Vous ne me ramenez que de la boue alors qu’une poignée d’hommes a mis le pays et l’armée sens dessus-dessous !» fulmine-t-il.