Par Mohamed Maârfia, moudjahed
4. Au bord du Rubicon
Les hommes qui l’ont placé à la tête de l’EMG déchantent très vite. L’officier au regard sévère a sa propre vision sur le cours des événements. Ils s’en apercevront bientôt, globalement et dans le détail. Le détail c’est un incident mineur, une de ces péripéties que les combattants rencontrent au bord de la route, au bord de la guerre. Un avion espion est abattu. Le pilote saute en parachute au-dessus du camp de Mellegue (base importante de l’ALN). Il est arrêté. Le pouvoir tunisien, soumis aux pressions des Français, exige sa libération.
Le GPRA, qui mesure les conséquences sur tous les plans d’un refus somme l’état-major de s’exécuter. Pour des raisons de sécurité et surtout pour montrer qu’il est là, et qu’on doit désormais compter avec lui, Boumediène engage le bras de fer. La Tunisie, secrètement, mais elle fait tout pour que le GPRA le sache, met ses forces en état d’alerte. De l’autre côté de la frontière, les divisions françaises sont prêtes à intervenir. Boumediène cède, mais les relations entre l’EMG et le gouvernement provisoire ne seront plus jamais les mêmes. A propos de cet incident du pilote qui a fini par prendre des proportions démesurées, écoutons Hadi Khediri qui a été au cœur de l’évènement, comme il l’a raconté lui-même à l’auteur de cette contribution : «Je fus au cœur de cet évènement puisque j’ai été affecté à la garde de l’homme que tant de parties convoitaient. Cet élève-officier pilote, blondinet, bien élevé, fragile et mièvre, comme son nom ne l’indique pas, puisqu’il s’appelait Gaillard, valait-il le chahut qu’il avait provoqué en s’invitant aussi cavalièrement chez nous ? Avait-il conscience lui-même qu’il était venu préparer une offensive aérienne contre nos installations et nos hommes ? Il avait bonne conscience. Il était «formaté» pour une guerre impersonnelle, exécutée de loin sans le spectacle des chairs écrabouillées, du sang et des cris. Il était un petit rouage de la mécanique qui tuait sans état d’âme. Lorsqu’un djoundi le traita de terroriste. Il eut un haut-le-corps. «C’est à moi qu’il dit ça ?» fit-il indigné. J’intimais l’ordre à celui qui l’avait interpellé ainsi d’avoir à s’éloigner et j’expliquais à la petite âme que son accusateur avait été à Sakiet-Sidi-Youssef en février 1958 lorsque ses camarades (et sans doute lui aussi) avaient déversé des tonnes de bombes sur les écoles, les marchés et les maisons des civils. Il se tût et ses pommettes rosirent.» «La lâcheté» du GPRA, qui a contraint l’EMG à libérer le Français, autorise Boumediène à jeter le masque. Il multiplie les griefs contre ceux qui, tôt ou tard, il est décidé et il ne s’en cache plus, devront disparaître. Il fait partager sa rancœur à ceux qui l’entourent, avec, toujours pour alibi, «l’intérêt de la révolution». Ce dogme, tel qu’il le conçoit, est un intégrisme hermétique qui fascine son auditoire et, lorsque le contenu de l’après-indépendance est projeté et soumis à la réflexion par un mot, une allusion ou un discours, s’impose alors l’évidence que, seul lui et ceux qui le suivront auront la légitimité pour le concevoir et le faire aboutir sans jamais dévier ou trahir. Dès que les négociations avec les Français commencent, Boumediène franchit un nouveau palier dans l’hostilité déclarée au pouvoir civil. L’argument maître auquel il a recours et qui ébranle ses auditeurs c’est, selon lui, l’intention secrète du GPRA de brader la révolution. Il est prêt, explique-t-il, à accepter une côte mal taillée, une solution médiane à la tunisienne, boiteuse, tronquée des véritables attributs de l’indépendance. Son ombre se profile, comme la statue du commandeur, comme une épée de Damoclès, au-dessus de l’équipe des négociateurs. Il exige que chaque phase des pourparlers soit soumise à l’état-major. Le 19 mars, le cessez- le-feu est proclamé. Le GPRA, usé par quatre années de pouvoir absolu, miné par des querelles internes, déstabilisé par la virulence des attaques dont il est la cible, n’est plus en état de rebondir. La force militaire lui échappe désormais, elle est aux mains de Houari Boumediène. Le gouvernement provisoire — ou ce qui en reste —, dans un ultime sursaut, destitue le 3 Juin 1962 (après la proclamation du cessez-le-feu. Il est important de le souligner) les membres de l’EMG et demande au pouvoir tunisien son concours pour mettre la main sur Houari Boumediène, Ali Mendjeli et Kaïd Ahmed. Boumediène se réfugie, en compagnie de Saïd Abid, auprès de Tahar Zbiri dans l’Aurès, Ali Mendjeli se replie sur Taoura (Gambetta), Kaïd Ahmed se fait arrêter à Constantine par des éléments de la Wilaya II. Il est de toute façon trop tard pour mettre à la raison «les rebelles». L’Algérie vient de s’ouvrir et Ben Bella a ramené d’Egypte les milliards nécessaires pour entretenir les bataillons des frontières et les unités des Wilayas I et VI, partisanes de l’EMG. Houari Boume, à l’hôtel Transat. Objectif, Alger !… La guerre civile des mois de juillet et août 1962 fait des centaines de morts. Au moment où le sang coule, au moment de la marche sur Alger, on peut se demander pourquoi Houari Boumediène a-t-il pu réduire aussi facilement les 3 «B» à l’impuissance ?
Au-delà des moyens dont il disposait – la partie de l’ALN la mieux équipée –, au-delà de l’action efficace d’Ahmed Ben Bella, il a bénéficié d’une autre baraka autrement plus déterminante que tout le reste : Krim, Boussouf et Bentobal, en refusant de le contraindre, de l’acculer, de le poursuivre et de le faire arrêter alors qu’ils en avaient la possibilité, c’est-à-dire avant le cessez- le-feu du 19 mars, lorsque l’armée française était encore sur le qui-vive (et que Bourguiba n’attendait que cela), avaient privilégié l’intérêt national avant le leur propre. Engagés dans la négociation cruciale d’Evian, ils ne voulaient à aucun prix que l’ALN, leur principal argument autour de la table ronde, soit amoindrie et perde de sa crédibilité dissuasive. Patriotes avant tout, ayant consacré leur vie à lutter pour le salut de l’Algérie, Boussouf et Bentobal acceptent la fin de leur parcours politique pour l’amour de leur pays. Pour Krim, la course vers Alger et Tizi Ouzou et les tentatives d’alliance et de combinaisons politiciennes ne commenceront, effectivement, qu’après la proclamation du cessez-le-feu.
Boumediène est à Alger. Ben Bella tient le haut du pavé, peu importe ! Pour l’heure, le tonitruant président joue les utilités. Il «normalise» pour lui la scène politique. La paix armée avec Ben Bella est un modèle de stratégie. Le joueur d’échecs qu’il est donne la pleine mesure de ses capacités. Il ne fait rien sans consulter le président. Toutes les questions d’importance sont soumises à Ben Bella. C’est ce dernier qui décide, tranche et assume. Cela va de la réponse à faire à une demande soviétique pour une visite «d’amitié» d’un bâtiment de guerre à Mers-El-Kebir ou de la suite à donner à la découverte des dépouilles mortelles des colonels Amirouche et El Haouès. (Ce qui n’empêchera pas Boumediène, une fois seul aux commandes, de perpétuer le sacrilège). Sagace, patient, il sait ravaler sa colère. L’épisode ubuesque des personnalités envoyées pour représenter l’Algérie aux cérémonies commémorant la révolution d’Octobre, alors que luimême, vice-président de la République et ministre de la Défense, se trouvait au même moment à Moscou à la tête d’une importante délégation officielle, est le comble de l’humiliation qu’un responsable politique de son rang peut subir. Le procédé scandaleux destiné à faire comprendre à nos partenaires que l’homme qui négocie avec eux est en disgrâce le rend blême, mais il demeure silencieux. C’est peutêtre ce jour-là que Ben Bella a scellé le sort terrible qui sera le sien. La démarche suicidaire du président le remplit d’aise. Boumediène ne lèvera pas le petit doigt pour éviter le peloton d’exécution à l’ancien chef de la Wilaya VI, malgré l’insistance de Zbiri. La mise à mort du jeune colonel Mohamed Chabani fera perdre à Ben Bella le préjugé favorable des cadres de l’ANP et des moudjahidine. Il fait tout ce qu’il peut pour que Aït Ahmed soit exécuté. Ben Bella, dans un sursaut de lucidité, s’exclamera : «Ce type veut ma mort politique.» Quand il sent que l’autre est désormais sur ses gardes, Boumediène opère des reculs tactiques. Il demeure impassible en apparence devant les charges des chevaux légers du président : la rébellion de l’officier Bouanani du quartier général, la cuti positive de Ahmed Ben Abdelghani, chef de la 1re Région militaire, la milice de Mahmoud Guennez et son bateau d’armes chinoises (Khaled Nezzar, qui en inventorie le chargement, est stupéfait par le nombre et la puissance de feu des armements destinés à cette milice). Quand Boumediène apprend que le président concocte la démobilisation de tous les anciens membres de l’ALN présents dans l’ANP alors qu’ils en constituent la majorité des effectifs, il se pose la question sur la santé mentale de ceux qui ont soufflé une telle mesure au président. Il sait que la simple annonce d’une telle éventualité créerait un véritable séisme. Il est décidé à agir et à agir vite. Il attend l’opportunité tout en continuant à feindre. Il ne réagit toujours pas lorsque l’offensive visant le pré carré vital pour sa survie politique est déclenchée par Ben Bella : la mise à l’écart de Moussa Hassani, de Ahmed Medeghri, puis de Abdelaziz Bouteflika. Il étouffe mais il ne dit mot. Il se borne à couvrir sa position par la mise en place discrète des diagonales de sa future contre-attaque. Lorsque Tahar Zbiri vient l’informer que, lors d’un voyage à Oran en compagnie de Ben Bella, ce dernier l’a informé qu’il compte proclamer une union avec l’Egypte et qu’il compte sur lui pour que le projet passe, la coupe est pleine. L’Algérie, qui panse encore ses plaies, n’a pas besoin d’importer chez elle les complications du Moyen-Orient. La milice, plus un corps expéditionnaire égyptien ? C’en est trop ! Désormais rassuré quant au sentiment de Zbiri, il donne le feu vert à Chabou. Le 19 Juin est en marche. L’action du 19 Juin a été, sur le plan technique, un modèle de préparation et d’organisation. C’est une action rapide, inattendue, qui a assailli l’édifice de son adversaire, balayé ses moyens, ruiné ses plans. Jamais échec et mat n’a été autant magistral.
5. Le jour d’après
Au lendemain du 19 juin, l’Algérie est un vaste échiquier sur lequel sont positionnées les figurines rescapées des affrontements qui ont eu lieu au lendemain du cessez-le-feu du 19 mars 1962. Les chefs des anciennes Wilayas II, III et IV, déchus de leur commandement et banalisés par Ben Bella, sont pleins de rancune. Ces personnalités attendent beaucoup du nouveau régime. D’abord un congrès du FLN seul à même de leur permettre de s’exprimer et peut-être de revenir. Le Conseil de la révolution n’a ni vice-président, ni secrétariat permanent, ni même de domicile fixe, peu importe, c’est une structure transitoire, se consolent-ils. Les débuts sont prometteurs, puisque Boumediène met en chantier la rénovation du FLN, laquelle doit aboutir à la tenue du congrès tant attendu. Houari Boumediène semble faire donc siennes les théories de Mohammed Khider et de Ferhat Abbas ? Le premier disait : «Le Front doit conserver un rôle de conception de la politique du pays et de contrôle absolu sur l’administration.» Le second, lui, écrivait dans sa lettre de démission envoyée à la suite du coup de force opéré contre l’Assemblée (lorsque Ben Bella demanda à quelques cadres du parti de préparer un projet de Constitution) : «Le FLN ne doit pas être le parti d’une fraction, mais celui du peuple… Il n’est pas nécessaire d’imposer au pays la dictature fractionnaire et sans contrôle.» Cependant, ceux qui connaissent bien Houari Boumediène savent à quoi s’en tenir. Huit jours après le 19 juin, n’a-t-il pas fait sa rentrée politique par un discours devant un parterre de nouveaux gendarmes ? Bencherif et Draia, les gendarme et policier en chefs, ne sont-ils pas membres du Conseil de la révolution alors que le ministre de la Justice ne l’est point ? Où est donc l’Etat de droit promis ? Le FLN alors ? Le FLN tel que le concevaient Mohammed Khider, Ferhat Abbas ou même Ben Bella est viscéralement abhorré par lui. Un FLN ovule vivant où s’élaborent les idées et où se forgent les décisions, cordon ombilical entre une direction collégiale et la population ne fait pas son affaire. Un parti fondé sur des principes clairs ne peut que paralyser, par un verbiage inutile, l’action administrative directe qu’il entend mener pour mettre de l’ordre dans le pays et l’engager sur la voie du développement. Sans compter qu’un FLN pluriel et démocratique servirait nécessairement de tremplin à toutes les personnalités qui brûlent du désir de revenir aux affaires. Sa vision du pouvoir, sa façon de travailler, son penchant maladif pour le secret, ne laissent aucune place à d’autres centres de décision que sa propre aire personnelle. Même dans l’euphorie de sa victoire contre Ahmed Ben Bella, il n’a jamais eu de moments d’abandon ni l’illusion que le FLN pouvait redevenir le réceptacle des forces vives capables de porter l’ambition algérienne. Tout à son souci de liguer le plus de monde contre Ben Bella, il a brassé large. Vainqueur, il regarde les choses autrement. Beaucoup des alliés d’hier ne lui conviennent plus, surtout les anciens chefs de Wilaya. Ils se sont ralliés à lui et approuvé son coup d’Etat pour satisfaire des inimitiés personnelles. Il se méfie d’eux. Ils revendiquent des rôles politiques, veulent revenir aux commandes. Il a gardé de son expérience aux frontières et des évènements de 62 des souvenirs fâcheux. Il les a connus ambitieux «malgré leur incompétence», imbus de leurs états de service passés, «violents dès lors qu’ils ont un levier en main», mais certains ont un poids spécifique qui les rend rétifs à ses «passé outre». Comment concilier leur prétention à être partie prenante du pouvoir avec sa vision à lui : aucun partage, aucune concession ! Il a en tête un programme pour l’Algérie et il est convaincu que, soumis aux «palabres», il serait tronqué, amoindri, dénaturé. Tout serait discuté et contré, surtout le choix des membres du gouvernement, surtout celui des titulaires des ministères de souveraineté, ses proches, ceux qui ont accompagné sa longue marche. C’est un homme de confiance, une sorte d’alter ego qu’il désigne à la tête du secrétariat exécutif du parti. Chérif Belkacem est la devanture souriante des anciens bivouacs de la frontière ouest. Affable et disert, il a encore un avantage : il ne cède jamais à la colère, sait rompre le pas et encaisser, afin de revenir, le moment opportun, ferme et souriant, avec un argument plus fort. Il saura être l’artisan efficace de la première opération d’asepsie au sein du Conseil de la révolution : l’élimination programmée de la scène politique de Mohand Oulhadj, Hassen Khatib, Salah Boubnider chargés, sous sa férule, de rénover et de réhabiliter le FLN !… Les critiques fusent de toutes parts, Boumediène fait la sourde oreille. Il observe. Il sait que l’accalmie qu’il impose, le gel de la dynamique promise, vont précipiter les décantations ! Il est convaincu que le heurt des caractères et l’accordement de leur chorus vont provoquer des turbulences dont il se fait fort d’attiser ou d’atténuer les intensités, selon son intérêt. Le consensus autour de sa personne est toujours affiché par les conjurés de Juin qui comptent : les chefs militaires. Pour lui, c’est l’essentiel. Il ne craint rien, la sécurité militaire veille sur la tranquillité du régime. Son budget augmente sans cesse. Ses locaux s’implantent partout discrets, anonymes, banalisés. Ses membres sont choisis selon des critères techniques spécifiques. Elle devient omniprésente, omnisciente. Elle a le don d’ubiquité et celui de double vue. Rien n’échappe à la vigilance des hommes de Kasdi Merbah. La réussite en politique, sous certaine latitude, est directement proportionnelle à la terreur qu’on inspire. Le peuple a peur, Boumediène est tranquille. L’aura de la Révolution, les calculs de l’URSS, le préjugé favorable de l’Amérique, la prudence des Français — en un mot, les puissances qui comptent — rendent sans effet les rares censures extérieures. Ben Bella est au fond d’une oubliette. Khider a payé de sa vie son refus de rendre le trésor de guerre du parti qu’il a détourné (lorsque Chérif Belkacem est allé le trouver après le 19 juin 1965 pour le sommer de rendre à l’Algérie l’argent dont il était seulement dépositaire, il n’a pas compris que la présence de Slimane Hoffman à côté du tout nouveau responsable du secrétariat exécutif était plus qu’un avertissement…). Une ombre au tableau cependant : son impopularité. Les sondages quotidiens, faits au «Tantonville» par les grandes oreilles de sa police politique, lui révèlent en quelle piètre estime le tient «la populace». Il exprime d’une sentence sans appel, soulignée d’une moue expressive, ce qu’il pense du «peuple». Le peuple ? Un archipel d’individus façonnés à la résignation par l’histoire et qui déteste instinctivement «el-beylik», les pouvoirs publics. Des individus répugnant à l’effort, indisciplinés, qu’il faut mater par le bâton pour leur propre bonheur. Toute la hargne des Maltais de Guelma, qui assassinèrent la fine fleur de sa ville natale, est dans son postulat. «Je ne suis pas celui que les femmes adorent !» un geste esquissé, indique au-delà des murs, au-delà des toits, la direction de la villa Joly… Mais les choses ne sont plus les mêmes après son discours du Forum, au lendemain de la défaite du 5 juin 1967. La rue commence à le regarder autrement. Elle sent instinctivement qu’il n’y a rien d’affecté, de superficiel chez cet homme sans charisme. Il lui semble qu’il incarne réellement cette «norme» de caractère commune à la majorité des Algériens «la rejla», mélange complexe de machisme, de fierté et de défi. Sauf que lui n’a pas (parce que c’est un tacticien hors pair) de propension à relever, sur le champ, l’insolence d’un regard ou la râpe d’un mot rugueux. Il sait laisser le temps au temps. Zbiri est encore béat, n’a-t-il pas refusé le ministère de la Défense nationale quand, juste après le 19 juin, Boumediène le lui a proposé ? Il n’a pas encore l’ombre d’une inquiétude de son côté. La convergence de leurs intérêts lui semble couler de source. Djelloul Khatib, le très efficace secrétaire général de la présidence de la République, dûment instruit, équipe somptueusement, entre autres, la villa de Poirson. C’est après le voyage à Brioni que les grands dignitaires de l’ANP découvrent l’écrin, fait de luxe et de raffinement, que Broz a réalisé pour le confort d’Ivonka. Ils se laissent faire. Les meubles des designers italiens transforment les lugubres villas coloniales en maisons dorées. Le mimétisme «révolutionnaire» sans aucun doute. Boumediène pense que son commensal, gavé à la table commune, comblé d’honneurs, caressé par le doux éventail des mots soyeux, ne saurait être autre chose que le janissaire en chef veillant sur son chemin de ronde, une sorte de grand du sérail chargé de la castration des anciens. Il lui confie, en gage de sa confiance et de son amitié, la clef d’Alger, de l’Algérois et surtout celle de la forteresse où croupit son pire ennemi. Le premier bataillon de chars, installé au Lido, à la périphérie immédiate d’Alger, est commandé par un soldat d’élite qui ne jure que par le chef d’état-major. Ben Bella est gardé par le bataillon aux mains de Chérif Braktia, fidèle entre les fidèles de Tahar Zbiri. Braktia voue une admiration sans borne à Zbiri depuis que le 12 février 1958, à Hammam-Nbeil, au sud de Guelma, il a vu comment Zbiri s’est frayé un chemin à travers les lignes des parachutistes du colonel Jeanpierre qui les encerclaient, de quelle façon il a vengé sa 8e compagnie décimée par les hommes du même Jeanpierre. Zbiri a donc entre les mains deux atouts maîtres. Le troisième, le plus important sur le plan des moyens, est la première région militaire du commandant Saïd Abid, officier sorti du rang, ami de Zbiri, natif comme lui de Sedrata. Les yeux de Tahar Zbiri commencent à se dessiller au fur à mesure que le temps passe, au fur et à mesure que l’humilité du propos, la simplicité du maintien de Boumediène se transforment en arrogance. Il comprend trop tard que les mots soyeux de l’amitié n’étaient qu’artifices, un simple fardage, destinés à donner le change le temps de mettre en place les engrenages huilés d’un système plus hermétique que celui de l’homme qu’il a lui-même renversé. Il découvre, de plus en plus, qu’il a participé à un putsch et non à «un redressement, révolutionnaire», qu’il n’a été qu’un simple supplétif. Alors lui, l’homme tant courtisé en 62, lui qui a rendu possible le coup de force contre le GPRA, en donnant à l’EMG la caution de l’Aurès, lui qui a arrêté Ben Bella, il rumine sa déception. Une déception à la mesure de l’espoir entrevu de voir enfin bannie la dictature et se concrétiser les grands idéaux résumés dans la déclaration du 19 Juin, lesquels étaient, en substance : le bannissement du pouvoir personnel et la construction d’un édifice institutionnel légitimé par le vote libre des citoyens. La crise vient au grand jour avec l’esclandre déclenché par A. Mendjeli, membre du Conseil de la révolution. L’ancien commandant en a «gros sur le cœur», comme on dit. Les jeunes gens qu’il menait «à la trique», lorsqu’il était à Ghardimaou, ont pris de l’assurance. Ils sont membres du directoire suprême issu du 19 Juin et ministres ! Leur faconde, leur suffisance, excédent plus d’un. Ils finissent par faire exploser l’irascible ancien président de l’Assemblée nationale. Il éclate en pleine séance du Conseil de la révolution. Il use de mots grossiers qui ciblent Cherif Belkacem ; c’est l’esclandre ! Le clan présidentiel décide de sévir. Le conseil de sécurité se réunit. Medeghri exige l’arrestation de Mendjeli. Les autres abondent dans son sens. La majorité, moins une voix. Cette voix est celle de Zbiri. Il s’exclame : «J’ai sous les yeux le spectacle scandaleux de la politique du fait accompli et je refuse, quoi qu’il m’en coûte, de l’admettre.» Il jette dans la balance sa démission. Face à la crise annoncée, on classe l’affaire. Il veut aller plus loin dans une tentative d’infléchir de l’intérieur le cours des évènements. Il exige une réunion plénière du Conseil pour débattre de tous les points qui lui tiennent à cœur, les mêmes points qui ont amené Mendjeli à l’outrance : les décisions politiques prises dans le cercle étroit qui détient le vrai pouvoir, l’absence de contrôle de la gestion des deniers de l’Etat, les arrestations arbitraires par des polices disposant du droit de vie ou de mort sur les citoyens, la torture, les frasques et les scandales dont se rendent coupables les proches du Président. Boumediène surpris par le radicalisme de Zbiri promet tout ce qu’on veut. La providence vient au secours de Boumediène. La crise au Moyen-Orient atteint son paroxysme. Elle lui donne un répit. Zbiri, sur ordre, fait une tournée en Egypte, en Syrie et en Jordanie. La défaite des armées arabes, le 5 juin 1967, et l’action diplomatique qui occupe le sommet du pouvoir algérien viennent repousser à plus tard la discussion sur les problèmes intérieurs. Les choses trainent en longueur. Devant les tergiversations, Mendjeli contre-attaque d’une façon originale : il reçoit à Alger le président de l’Assemblée fédérative yougoslave, Edward Kardedj. Hérésie ! En qualité de quoi reçoit-il le parlementaire yougoslave ? Le 19 Juin n’a-t-il pas rendu caduques les institutions algériennes ? N’est-il pas lui-même membre du Conseil de la révolution ? Il passe outre aux objurgations, reçoit officiellement Kardedj, lui fait faire un tour de la capitale, exige du protocole une présence officielle. L’obtient. Abdelkader Bousselham, chef du protocole au MAE, s’arrache les cheveux. Zbiri, se heurtant aux faux-fuyants, renseigné sur les contre-feux que prépare Chabou, transforme les réunions du Conseil, désormais délesté des anciens chefs de wilaya, en tribune. Il demande, il exige une réunion plénière du directoire auquel il appartient «pour mettre les choses à plat». Les têtes de chapitre de ses plaidoyers sont : «Le retour à la déclaration du 19 Juin, l’arrêt de l’arbitraire, le contrôle de la police politique, la démocratisation de la décision politique et enfin l’engagement irrévocable de Houari Boumediène pour un calendrier fixant une date pour la tenue du congrès et pour le retour à des institutions élues.» Il dit à haute et distincte voix, pour l’édification de son vis-à-vis (certains membres du Conseil refrènent l’envie de l’applaudir), «nous avons pris ensemble un engagement moral, nous ne sommes pas liés avec toi par des liens d’allégeance !» Tout est dit. Pour Boumediène, Zbiri l’inconditionnel, a vécu. Alors commence le jeu où Boumediène excelle, la partie d’échecs où les qualités qui lui ont permis de surmonter tous les obstacles donnent leur pleine mesure. Homme de réflexion et de méthode, il abhorre l’improvisation. Le sang-froid, l’impassibilité des traits de visage, le faux semblant, l’observation patiente, l’écoute de l’opinion des proches pour éclairer tous les recoins du tableau afin de transformer sa vue cavalière en vue zénithale, et enfin le rideau de fumée des reculs tactiques et des hypocrites protestations d’amitiés… sont des armes qu’il manie à la perfection. Une chose le trahit pourtant, et c’est plus fort que le théâtre qu’il s’impose, son regard ! Jamais prunelles n’ont autant condensé d’hostilité ! Un regard inquiétant par sa fixité, légèrement décalée sur un axe médian. Le regard qui a fait passer à la trappe les 3 «B», le regard qui a donné le coup de grâce à Mohamed Chabani, le regard qui a balayé Ben Bella, est désormais focalisé sur Zbiri ! Il n’est pas encore prêt techniquement pour l’inéluctable épreuve de force. Il est urgent pour lui de gagner du temps. D’abord s’assurer que son censeur intransigeant n’a pas «miné» l’armée. Les affrontements de 1962, les troubles et les séditions du début des années 1960 qui ont facilité le délestage pour l’homogénéité des rangs n’ont pas totalement nivelé le «chaos». Il constate, avec les éclats de Zbiri, qu’il subsiste encore une protubérance qui risque de le faire trébucher, un hématome douloureux qu’il compte bien résorber : cet état-major croupion qui lui donne la migraine.
M. M.
(À suivre)
LE SOIR D’ALGERIE