Par Mohamed Maârfia, moudjahed (1re partie)
L’affaire du 14 décembre 1967 n’est pas une «sédition » militaire fomentée par une poignée d’officiers «ignares» liés par des liens de parenté. Elle n’est pas non plus la réaction de maquisards révoltés par l’entrisme envahissant des anciens de l’armée française présents dans l’ANP, comme beaucoup ont voulu le faire accroire. Elle est loin d’être une tentative de coup d’Etat déclenchée pour «assouvir des ambitions malsaines», comme le démontrera l’instruction hautement impartiale du capitaine Mohamed Touati (futur général-major de l’ANP). Elle est l’aboutissement fatal des contradictions apparues dès la venue au monde du phénomène juridico- politique appelé Conseil de la révolution.
La plus grave de ces contradictions est la présence de militaires censés, d’une part, jouer un rôle politique et, d’autre part, respecter l’obligation de réserve et la discipline. Lorsque s’exprimera une distance par rapport à la ligne tracée par l’intransigeant tuteur de l’assemblée de mineurs politiques que ce dernier préside, la dynamique née des calculs, des surenchères et des entêtements conduira inéluctablement à l’épreuve de force. L’aboutissement sanglant de décembre 1967 est la confrontation entre deux visions diamétralement opposées : la première, celle de Houari Boumediène qui veut imposer une construction des institutions inscrite dans le long terme avec lui comme unique maître d’œuvre et selon son bon vouloir. Un maître d’œuvre qui ne veut être comptable devant personne de ses choix et de ses actes. La seconde, défendue par Zbiri, propose d’abord un centralisme démocratique au niveau du directoire issu du 19 Juin, lequel devait en «référé» aboutir à doter le pays d’institutions élues en toute liberté par les Algériens, sans passer par une période de dictature dont la durée serait calquée sur la durée de l’existence de son architecte. Le temps a démontré quelles ont été les conséquences pour l’Algérie du parti-pris de Houari Boumediène.
La tragédie de 1967
Tahar Zbiri vient de publier ses mémoires. L’homme du 1er Novembre, le compagnon de Mustapha Ben Boulaïd, a parlé de son parcours personnel. A l’instar de celui de beaucoup de ses compagnons, ce parcours est plein de bruit et de fureur. Zbiri a été de ces hommes qui, malgré les douleurs et les désillusions, ont porté l’espoir de leur pays jusqu’au bout. Parce qu’ils ont été à l’avant-garde, les Algériens attendent d’eux un récit, le plus fidèle possible, de ce qu’ont été ces années où le destin du pays a basculé. Pour certains, Tahar Zbiri est l’homme qui a tenté de prendre le pouvoir par la force en décembre 1967, un putschiste malchanceux ! Pour d’autres, peut-être plus avertis, il est celui qui a eu le courage de s’opposer à la dictature et qui est allé jusqu’au bout de sa conviction. Tahar Zbiri écrit. Il parle aussi. Ses contributions sont les bienvenues. Tant mieux pour l’Histoire. Tant mieux pour la vérité si ce qu’il dit suscite le débat ! C’est dans cette optique que nous avons sollicité Mohamed Maârfia, lequel a été au cœur des événements de décembre 1967, pour nous donner son éclairage sur leurs causes profondes, sur leur déroulement et sur les hommes qui en furent les acteurs. Il le fait sans passion et en gardant à l’esprit — nous a-t-il assuré — ce vieil adage du terroir : «Lorsque les aînés habitent encore dans le quartier…» Ceux qui ont vécu dans leur chair la tragédie du 14 décembre 1967 apprécieront, sans aucun doute, un tel engagement pour la vérité.
H. M.
1. Un combattant transparent
Tahar Zbiri est un Chaoui des hautes collines de l’ouest de Souk-Ahras. Il est né au douar Oumeladaim, à une coudée de Sedrata, un gros bourg enrichi par le travail des colons français. Berbère jusqu’au bout des ongles, mais acceptant et assumant l’héritage arabe ; dans sa famille, on passe du dialecte local à la langue du prophète aussi naturellement que l’est l’acte de respirer. Alors qu’il est encore enfant, sa famille déménage pour Lekberit, à proximité de la ville minière de Louenza où il y a du travail. Son frère aîné, hadj Belgacem Zbiri, guide ses premiers pas de jeune militant de la cause indépendantiste. Mineur de fond, sa vision politique s’affine au contact des animateurs du syndicat très activiste de la mine de fer et de grands noms du mouvement indépendantiste, tels Badji Mokhtar ou Souidani Boudjemaâ. Présent le 1er novembre, il est arrêté blessé, et aussitôt jugé et condamné à mort par le tribunal des forces armées de Constantine. Il partage avec Mostefa Ben Boulaïd, pendant presque toute l’année 1955, les fers aux pieds, le cachot des condamnés à mort dans la sinistre prison du Coudiat avant de s’en évader, en compagnie de ce dernier en septembre de la même année. Les fugitifs se séparent dès le mur d’enceinte franchi et rejoignent, chacun de son côté, l’Aurès. Les désordres que connaît ce haut lieu de la résistance après la disparition de Ben Boulaïd, en mars 1956, le contraignent à rejoindre la région qui fut son premier tremplin, la zone de Souk-Ahras. Il arrive au bon endroit, au bon moment. Le colonel Amara Bouglez lui confie le commandement de la troisième région qui va du sud de Souk-Ahras jusqu’aux confins nord de Tébessa. Il fait du bataillon placé sous ses ordres une formation d’élite. Il refuse, en 1959, de s’engager dans l’aventure hasardeuse contre le GPRA qui conduira les colonels Aouachria, Lamouri Nouaoura et le commandant Mostafa Lakehal à la mort. Isolé par Aouachria, mis dans l’impossibilité d’exercer son commandement sur la troisième région, il se retire et se met à la disposition du ministère de la Guerre. Pressenti, il refuse de requérir contre ses anciens compagnons, tout comme il rejette l’idée de faire partie des juges qui vont les condamner, par contre, il sollicite le privilège de les défendre. Ce sera l’occasion pour lui de dire, devant le tribunal, certaines vérités au pouvoir d’alors. Son plaidoyer courageux est vain. Le complot dit «des colonels» trouve son tragique épilogue. Le GPRA lui propose le commandement de la base de l’Est, il refuse. Mille bonnes raisons l’incitent à quitter l’atmosphère délétère de la frontière. Il demande instamment à Krim une affectation à l’intérieur. Krim accède à sa demande. Zbiri franchit les barrages fortifiés et rejoint l’Aurès. Confronté aux conséquences des crises à répétition qu’a connues le grand massif berbère, ressentant cruellement la perte du commandant Amar Radjai, mort lors de la traversée des lignes, en butte à des entreprises subversives multiformes, Zbiri, une fois nommé chef de wilaya et colonel, réussit le remarquable tour de force de remettre de l’ordre dans cette fosse aux vents qu’était devenu l’Aurès, où celui qui n’a ni tribu ni clan ne peut s’imposer, face aux intrigues et aux zizanies, que par le courage physique ou la sagesse. Comme il avait ces deux qualités en partage, il fut, lui «l’étranger», adopté par les rudes maquisards chaouis. Il opère une refonte de fond en comble du commandement. Parmi les officiers promus émerge un jeune maquisard dont le calme, le courage et l’intelligence l’impressionnent : Amar Mellah, lequel jouera un rôle de premier plan lors des événements de 1967. 1962. Zbiri engage la Wilaya I des grands maquisards et des héroïques champs d’honneur aux côtés de Houari Boumediène et de Ahmed Ben Bella. L’inestimable caution morale de l’Aurès pèsera lourd dans le rapport de forces. Prisonnier d’une dynamique dont il n’est pas le maître, Zbiri sera entraîné dans les affrontements sanglants de l’été de toutes les discordes. S’il est vrai qu’il fut sur le théâtre des combats fratricides, jamais, par contre, il ne prendra une arme. Seul, debout au milieu de la route, entre Aïn Lahdjel et Sidi Aïssa, alors que les balles sifflaient et marquaient d’impacts l’asphalte, il répétait le même mot, prémonitoire, «karitha !» «karitha !». 1963. Zbiri est commandant de l’Ecole interarmes de Cherchell. Au contraire des autres chefs de wilaya qui refusent de quitter leur poste, il accepte sans broncher sa nouvelle affectation. C’est un combattant de l’intérieur, beaucoup plus proche par l’expérience et la sensibilité de Hassen Khatib, de Mohamed Oulhadj et de Salah Boubnider que de Boumediène, malgré les gages de 1962. Ben Bella, à la recherche d’alternative à son tête-à-tête désormais difficile avec Boumediène, nomme, sans crier gare, Zbiri chef d’état-major. Le nouveau promu reçoit l’annonce comme un beau paquet de problèmes, plutôt qu’autre chose ! A Moscou, où il apprend qu’il a désormais un rival potentiel, Boumediène a quelques mots, mais affublés d’un nombre incalculable de points de suspension : «Ils ne sont pas logiques !» Il sait que Ben Bella vient de concocter une nouvelle tentative de division de l’armée. Il appréhende déjà ce qui en sortira…
2. L’homme qui venait de loin
Issu d’une famille pauvre installée dans une région marquée par les innombrables exactions des Maltais de Guelma, élevé à la dure par un père vivant d’un petit négoce de peaux, Boumediène a grandi dans la puanteur des dépouilles mal conservées des moutons, se suffisant, à longueur d’année, d’un quart de galette et d’un broc de petit lait. La pitance quotidienne de l’immense majorité des campagnards. Il en gardera une haine farouche des «bourgeois». L’effroyable répression du 8 mai 1945, et la défaite des armées arabes en Palestine marqueront d’un impact douloureux la surface lisse, plane, terne, monotone des années de jeunesse. Ces deux traumatismes marqueront à jamais sa mémoire. Ils expliquent le côté inconditionnel, entier, presque passionnel, de sa démarche de militant de la cause indépendantiste et, plus tard, de dirigeant politique. L’incendie, le sang et les larmes, les râles d’agonie qui s’élevaient des fosses communes forgent sa vision cosmogonique de ce qui l’entoure. Elle est simple, manichéenne, invariable : l’existence de deux mondes que tout oppose, le sien : faible et exploité ; l’autre, violent et dominateur. Le fondement et les constantes de sa pensée politique découleront de cette certitude. Il vient à l’ALN par la mer. Ses détracteurs diront : «De la nuit et du brouillard.» A la fin de l’hiver 1955, dans une crique du rivage oranais, non loin du Maroc, par une aube grise, froide et pluvieuse, un bateau furtif, rempli d’armes et de munitions, accoste. Un homme grand, maigre, aux traits anguleux en descend. Il vient d’Egypte, chaudron bouillonnant de tous les nationalismes arabes fondus, confondus, imbriqués dans une seule et tragique aspiration : la lutte armée, partout et par tous les moyens. Le verbe brûlant de Nasser, l’écho des mausers de l’Aurès, les clameurs du Rif marocain et des foules tunisiennes font frémir toute une génération. La délégation extérieure du FLN en Egypte n’a que faire de recrues, Houari Boumediène, jeune étudiant, éconduit plusieurs fois, se jette littéralement à la mer. Il fait le maquis à l’Ouest. «Calme» d’abord, l’Oranie s’embrasera à son tour à l’instar de l’Aurès, du Nord constantinois et de la Kabylie. Il rencontre Ben M’hidi, Lotfi et surtout Boussouf. Le futur créateur du Malg remarque cet homme sérieux et taciturne. Ils sont tous les deux étrangers à la région. Leur connivence rapide est l’addition de deux solitudes. Les affinités de terroir les rapprochent. Comme la concurrence est faible, il prendra vite du galon, s’affirme dans les fonctions qu’il assume. Boussouf, qui sait apprécier l’efficacité, en fait son adjoint. L’état-major de la Wilaya V s’installe au Maroc fraîchement débarrassé de la tutelle française. C’est pour Boumediène le début de la très longue hibernation aux confins extérieurs de l’Algérie en guerre. Le CCE (Comité de coordination et d’exécution), institué par le Congrès de la Soummam, commence son programme de restructuration, de remise en ordre et de renforcement de l’ALN. Boumediène visite la Tunisie au milieu de l’année 1957. Le colonel Bouglez, patron de la base de l’Est, lui fait faire «une tournée des popotes». Il visitera, entre autres, l’école des artificiers de Sakiet-Sidi-Youcef et les camps d’entraînement de l’ALN implantés tout le long de la frontière. Il parle devant les cadres réunis par Bouglez à Souk-El-Arbaâ. Le premier contact avec la région, où il allait vivre si longtemps et dont il fera son tremplin pour la prise du pouvoir, est à son avantage. C’est là qu’il rencontre pour la première fois Zbiri, chef d’une unité d’élite le 3e bataillon de la base de l’Est. (On se souvient que Zbiri était revenu de l’Aurès fin 1956). Zbiri est séduit par la personnalité de cet homme qui situe le combat qu’ils mènent dans une perspective qui dépasse les frontières de leur pays. Le Tiers-Monde enchaîne et la Palestine, la Palestine surtout !… «Chkoun hadh lyabess ?» se demandent les rudes maquisards de la base de l’Est frappés par la silhouette efflanquée de l’homme, les traits de son visage, son nom, la tonalité de son discours et son accent. Des «k» transformés en «g» et des «ou» contractés en «e» qui transforment le sens des mots. «goult el hem» (j’ai prêché la misère) «jebt el hem» (j’ai ramené la misère). Jamais programme n’a été décliné avec aussi peu de mots !» se gaussent les pamphlétaires qui peuplent la périphérie du commandement de la base de l’Est et qui sont férocement attentifs aux «anomalies» du langage de leurs supérieurs. Les prophéties les enchantent. Le visage de Houari Boumediène, qui restera indélébile pendant les dix années difficiles qui l’attendent, n’est pas de ceux qu’on oublie. Le front immense est dégarni. Le fusain léger des sourcils s’estompe à la naissance du nez, net et droit, dans deux plis de peau, deux rides. Les pommettes sont hautes. Les joues sont émaciées. La main droite, souvent posée en écran devant une lippe lourde et malgracieuse, cache, pudiquement, des crocs déchaussés et jaunis. Ce visage anguleux, taillé à coups de serpe, est rendu plus sévère encore par des yeux petits, sans cils d’où fulgure un regard vif, acéré, méfiant, qui va au-delà des apparences, disséquer mettre à nu, impitoyablement, tous les ressorts secrets du vis-à-vis. Les deux prénoms d’emprunt qu’il porte sont ceux de deux vénérables saints de l’Oranie. L’homme estil superstitieux ? Ou bien le but qu’il s’est d’emblée fixé nécessite-t-il des patronages de bon augure ? Il parle sobrement et son discours est fluide et aéré. L’argument toujours porteur. De toute son attitude se dégage une observation studieuse de ceux qui lui font face. Il pose des questions précises sur celui qui retient son attention comme si déjà il dressait son fichier. Au moment où Houari Boumediène arrive en Tunisie, l’ALN n’a pas encore dépassé ses moments difficiles. Le quotidien fait d’intrigues, de régionalisme et de clanisme amoindrit toujours sa valeur combative. Krim a fait énormément de choses mais tant de choses restent encore à faire… Boumediène repart pour le Maroc par la voie des airs, via l’Italie et l’Espagne. Il succède à Boussouf, lorsque ce dernier, promu au CCE, quittera son commandement occidental. Une intense activité commence pour Houari Boumediène, désormais chef de wilaya et colonel. Il organise les régions frontalières en profondeurs stratégiques. Il améliore ce qu’a créé Boussouf : structures administratives, camps d’entraînement, dépôts d’armes, étend l’emprise de l’organisation sur la communauté algérienne vivant au Maroc, toujours très proche de Boussouf, lequel garde un pied dans son fief d’origine. Cette proximité avec Boussouf et le contrôle absolu qu’il exerce sur les bases de l’ALN et les structures du FLN au Maroc l’amèneront à participer directement (par la mise en place des moyens nécessaires et quelques fois par sa présence personnelle) à l’exécution de toutes les basses œuvres du CCE. Le CCE poursuit son action par la création en avril 1958 d’un directoire de commandement unifié : le COM (Comité opérationnel militaire) avec à sa tête Mohammed-Saïd Nasser, à l’Est, et Houari Boumediène à l’Ouest. Ce Comité, malgré des efforts méritoires et quelques succès, n’a pu empêcher l’édification des fortifications françaises sur les frontières, connues sous le nom de lignes Morice et Challe qui saigneront l’ALN à blanc. Des milliers d’hommes périront dans les tentatives de franchissement des glacis défensifs, un désastre. La rébellion des colonels Lamouri, Nouaoura, Aouachria et de leurs compagnons, la reddition de Ali Hambli, les hécatombes dans l’enchevêtrement des barbelés sont à mettre en grande partie au débit du COM. Le COM, c’est l’échec personnel de Belkacem Krim par les hommes qu’il a imposés et par son éloignement personnel du théâtre des combats. Il lui en sera tenu compte le moment venu… Le COM qui a épuisé ses possibilités est disqualifié. L’expérience d’un directoire militaire collégial réunissant une dizaine d’officiers s’est révélée inopérante. L’option d’un commandement unique est retenue pour moins de zizanies et plus d’efficacité. Boumediène est rappelé du Maroc pour devenir le généralissime dont l’ALN a tant besoin. C’est Boussouf qui le propose à la tête de l’état-major, pensant que son ancien adjoint ne saurait être autre chose qu’un allié docile, à même de s’insérer dans le canevas compliqué de son vaste et discret système. Le débonnaire Bentobal acquiesce, puisque le candidat est «un pays». Krim n’a pas été difficile à convaincre. Boumediène n’a-t-il pas fait la preuve de son engagement à ses côtés ? N’est-ce pas lui, grand, droit, mince, inflexible comme un glaive qui a présidé le tribunal de Goumblat qui a envoyé à la mort, par le garrot, toute une charretée de colonels? N’est-ce pas lui encore qui a frappé d’une main de fer toutes les rébellions, toutes les dissidences à l’Ouest ? Sa réputation de patriote passionné et impitoyable lorsque l’intérêt de la Révolution est en jeu n’est plus à faire. Il est désormais chef d’état-major. A l’époque, l’histoire se faisait à l’Est. Il est déjà le maître de l’Est. Son destin est en marche… Son intelligence se révèle d’emblée dans la méthode. D’abord s’installer au contact immédiat des combattants. Au contact de l’Algérie, ensuite s’entourer d’une équipe ! Lorsque Houari Boumediène accède au commandement suprême de l’armée, les bureaux techniques lancés par Amara Bouglez, les centres d’entraînement, les fabrications militaires, les grandes norias d’armes et d’équipement fonctionnent à plein régime. Il exploite immédiatement, à l’avantage de l’ALN, les structures auxquelles Belkacem Krim a consacré le meilleur de son temps. L’ancien chef de la Wilaya III, usant tour à tour de persuasion ou de brutalité, a élagué, émondé, taillé, souvent dans la chair vive, pour tenter de faire d’une armée, aux mains de seigneurs de la guerre indisciplinés et frondeurs, un outil moderne et performant.
3. Les silences du colonel Boumediène
Dans la pénombre confortable où les stratégies s’élaborent, il est aux aguets, à l’écoute, vibrant intérieurement au gré des moindres péripéties, mais sans en rien laisser paraître son sentiment profond. Il maîtrise ses émotions. Le silence où il se complaît et la moue perpétuelle plaquée sur le bas du visage ne sont que des faux semblants, un masque affecté. Il force le trait à son avantage pour mieux cultiver l’énigme de ses origines, de son caractère et de ses desseins. Connaissant les maquisards, il sait qu’ils sont imbus de leurs années de maquis, cette carapace dure et rêche qui en fait des partenaires impossibles et des adversaires coriaces. Il leur préfère des cadres plus jeunes, frais émoulus des lycées du Maroc et d’Algérie ou des écoles militaires françaises, intelligents, capables et disciplinés. Les transfuges de l’armée française, «venus trop tard pour asseoir une glorieuse réputation», selon ceux qui les jalousent, et qui seront toujours décrits par ces derniers comme des «ralliés» de la dernière heure, tout juste bons à apprendre aux jeunes recrues à marcher au pas, il saura utiliser leur légitime rancœur pour en faire, à des postes de plus en plus importants, les éléments les plus solides de la structure de son système. Les jeunes issus de la vieille émigration algérienne au Maroc et qu’il a ramenés dans ses bagages, déjà façonnés à l’école rigoureuse de Boussouf, seront les rouages d’une machine efficace de prise du pouvoir d’abord, de gestion du pays ensuite. Cette équipe soudée autour de sa personne comme une garde rapprochée sera la cohorte solide où il puisera son inspiration, retrempera son optimisme. Ses membres ne confondant pas le rang avec la place ne seront jamais ses concurrents ni ne prétendront relever d’autres défis que ceux qu’il s’est lui-même assignés. Lorsque plus tard, l’un ou l’autre de ceux qu’il a distingués et rapprochés de sa personne prétendra agir de son propre chef, hors le cercle protégé qu’il a tracé, il laissera le téméraire seul face à la meute de chiens. (Moussa Hassani en saura quelque chose). Comme il frappera impitoyablement quand l’un deux, proche parmi les proches, s’oubliant jusqu’à confondre corps de garde et jardin secret, osera passer de l’autre côté du mur et prétendre y imposer son inconvenante censure. Son génie, c’est que la soudure, l’homogénéité de l’équipe avec laquelle il vaincra tous les obstacles et prendra le pouvoir s’est faite autour d’un programme politique, économique et social et d’un principe «légitimant» : «Nous qui avons fait plier l’ennemi sommes les seuls dignes de prendre en main les destinées de l’Algérie.» La légitimité révolutionnaire primant la légitimité historique ! L’équipe est étagée. Le premier niveau, la base, le socle, compte à peine une demi-douzaine de privilégiés. C’est la quintessence de son escadron qui poinçonnera au cachet sec la longue, longue feuille de route de son futur régime. Ses adjoints directs : A. Mendjeli, Kaïd Ahmed, A. Zerari n’appartiennent pas à ce cénacle. Ce ne sont que des seconds désignés par le pouvoir politique et qu’il est parvenu, un temps, à circonvenir. Ils le quitteront plus tard, dès qu’il commencera à incurver sa route. Quand il ne déambule pas seul, la démarche légèrement heurtée, le regard lointain, perdu dans de profondes cogitations, il «apprend» par cœur les hommes en provoquant leurs confidences et en les écoutant parler. Il trie, répertorie, note dans un petit coin de sa mémoire ce qui mérite d’y demeurer, sans doute pour s’en servir le jour où il commencera à édifier son propre enclos et à hisser ses propres couleurs. Observateur attentif des jeux mortels du sérail alaouite, il a appris dans le microcosme des camps de l’ALN installés au Maroc que la politique est un labyrinthe compliqué et impitoyable et que les ronces de ce dédale sont les passions des hommes. L’art, lorsqu’ils se font jour, c’est de les faire converger en sa faveur. Dire que d’emblée, il a visé le pouvoir suprême et qu’il était déjà en mesure de regarder et de voir plus loin pour son propre compte ne serait ni aventureux ni présomptueux. Les hommes du gotha de la révolution, sur le haut du glacis où il est pour l’instant et dont il n’aimerait pour rien au monde descendre, sont divisés par lui en trois catégories. La première est composée de ceux dont il craint les entreprises ou la concurrence. Ils sont légion. L’Est, c’est le trop-plein de baroudeurs, la chienlit historique, la zizanie atavique, la migraine quotidienne. Il les connaît désormais un par un. Ils ne lui feront jamais illusion. Il saura les neutraliser plus tard, pour la quiétude de sa dictature, grâce à un «prêt» bancaire, un aller simple pour l’exil ou un cul de basse fosse. La seconde, c‘est la piétaille sans culture et sans ambition, bonne à tout faire dans les régimes autoritaires, la troisième enfin ainsi que nous venons de le voir est faite d’oiseaux rares qui possèdent l’étincelle créatrice ; apprivoisés, ils seront le foyer où éclosent les idées et se forgent les stratégies.
M. M.
(À suivre)
LE SOIR D’ALGERIE